Voyage en Outre Mer

 

Face aux toiles de Sophie Bloch et sa série Outre Mer, on se retrouve comme devant un tableau de Rothko. Nous sommes là, traversés par la toile. On ne peut se tenir immobile, on bouge, on se déplace. Un vertige nous prend, provoqué sans doute par l'opacité du mystère de la peinture et il nous faut alors rejoindre le banc, s’asseoir, retrouver un semblant d'équilibre pour enfin contempler l’œuvre et se laisser happer plus sereinement…

Qu'il est difficile alors de trouver les mots lorsqu'on est d'emblée jeté dans le registre de l'émotion. Ces mots qui nous échappent pour parler de l’œuvre, qui ont sans doute un rapport, proche ou lointain, avec ce caractère indicible qui habite le travail de Sophie Bloch : « J'ai du mal avec les mots, c'est pour cela que je peins, sinon j'écrirais ». Mais comme un geste de défi, nous allons tenter l'aventure, nous extraire du lyrisme et esquisser une démonstration.

Le sujet d'abord est propice à la contemplation : la vague, portée par ce bleu outremer. La choisir, c'est faire résonner dans l'imaginaire à la fois la mer et l'eau.

© Sophie Bloch, La montée, 2018, 50 x 50 cm, huile sur toile

© Sophie Bloch, La montée, 2018, 50 x 50 cm, huile sur toile

 
 

L'eau comme élément, la mer comme mise en mouvement. Ce n'est pas la première fois que Sophie Bloch adopte un élément naturel comme sujet, certaines de ses séries portaient déjà sur le feu. Ce qui l'intéresse, c'est l'énergie ambivalente qui s'en dégage, à la fois vitale et tragique, nourricière et terrifiante. Il existe alors un lien puissant entre les éléments naturels et cette artiste, dont l'acte même de peindre se cale sur le rythme des saisons: « L'été est pour moi propice à la peinture à l'huile, je suis dans la lumière, je n'ai pas froid, ne suis pas entravée dans mes mouvements, je suis à l'aise avec les toiles de grand format. L'hiver, je me concentre sur des formats plus petits, dans lesquels l'enjeu de la lumière est moins grand, ce sont les dessins, les encres ». Cet accord physique entre Sophie Bloch et les saisons influe sur l'action même de sa peinture et sur l'importance donnée à la nature dans ses toiles.

© Sophie Bloch, L’impossible, 2020, 50 x 50 cm, huile sur toile

© Sophie Bloch, L’impossible, 2020, 50 x 50 cm, huile sur toile

© Sophie Bloch, Sur la crète, 2020, 50 x 50 cm, huile sur toile

© Sophie Bloch, Sur la crète, 2020, 50 x 50 cm, huile sur toile

Le thème de l'eau résonne en chacun avec tendresse tant cette notion de liquide prépare notre venue au monde, de ce temps où nous logions dans le ventre de notre mère. On la regarde avec envie, tant elle constitue majoritairement notre corps et nous maintient en vie. Mais cet élément est aussi celui qui, une fois déchaîné, peut détruire de toutes ses forces et sans aucun remords. En effet, c'est de la mer que surgit le monstre qui mettra fin à la vie d'Hippolyte et l'emmènera loin de Phèdre pour toujours. C'est cette même mer qui clôture le lieu de cette tragédie de Racine en affirmant sa puissance de mort.

Le fond nous touche par son ambivalence qui est alors mise en jeu par la forme du tableau. Sophie Bloch se définit comme une vraie coloriste. Comme pour tout amoureux de la couleur, il n'était pas simple de s'arrêter sur une couleur unique, solitaire et solennelle. Le noir était exclu, appartenant à Soulages et ses sublimes Outrenoirs. Il fallait néanmoins une couleur sombre permettant ce jeu de brillance/contraste avec la lumière. Son choix s'est donc porté sur le bleu outremer pour sa chaleur marine et son infinie richesse lorsqu'il est couplé au pinceau et à la toile. C'est cette contrainte de la couleur unique choisie par l'artiste qui ouvre la porte à une véritable exploration de la matière dans son rapport à la luminosité.

© Sophie Bloch, Les ondulations nocturnes, 2020, 50 x 50 cm, huile sur toile

© Sophie Bloch, Les ondulations nocturnes, 2020, 50 x 50 cm, huile sur toile

Confronter la surface et la lumière, les faire travailler ensemble, devenir la main qui fait naître le fruit de cette union, tel est ici le travail de l'artiste. Sophie Bloch s’attelle donc à recouvrir l'ensemble de la toile de peinture bleu outremer de manière uniforme. Puis, commence le travail de la brosse qui va venir créer du mouvement, creuser des sillons, construire des amas, jusqu'à l'obtention de variations et de nuances devenant vivantes, c'est-à-dire changeantes, en fonction de l'éclairage porté sur elles. Aucun ajout; ni autre couleur, ni additif, Sophie Bloch forge la matière simplement par la force du mouvement jusqu'à la limite du séchage et joue ainsi contre la montre.

Les tableaux de Sophie Bloch sont presque impossibles à photographier tant leur rendu est multiple. C'est ainsi que la forme que donne l'artiste à son œuvre s'accorde parfaitement avec son fond. Lorsque le soleil se couche, les pièces de la série Outre Mer prennent un aspect inquiétant et nous rappelle la force abyssale de l'eau. En pleine lumière, elles nous renvoient, au contraire, une clarté réconfortante, synonyme de tendresse dans laquelle on aimerait flotter. Ces deux extrêmes étant constitués d'une multitude de nuances, à la fois plastiques et émotionnelles.

La technique artistique de Sophie Bloch et son rendu ont des impacts directs sur la réception des œuvres. Ses toiles mettent en branle l'espace souvent fixe ou figé du spectateur qui regarde un tableau. Les Outre Mer rendent l'espace mouvant. Mouvant dans le regard porté sur la toile, qui varie d'une position à l'autre. Plus on se déplace, plus le tableau change, on entame alors avec lui une danse sans fin. Mouvant aussi dans la temporalité, « une couleur donnant milles couleurs » en fonction de la course du soleil. Sophie Bloch nous invite alors dans un espace où le regard porté sur l’œuvre se trouve constamment renouvelé.

© Sophie Bloch, Envol, 2019, 100 x 100 cm, huile sur toile

© Sophie Bloch, Envol, 2019, 100 x 100 cm, huile sur toile

C'est peut-être cela la grandeur de l'art, fabriquer un espace inédit dans lequel le spectateur peut évoluer. Comment ne pas penser à Klein ? Par leur couleur, les Outre Mer nous rappellent son génie artistique. Mais c'est le génie de l'éloquence que nous allons convoquer ici. Yves Klein dans le Manifeste de l'Hôtel de Chelsea de 1961 déclare : « Ni les missiles, ni les fusées, ni les spoutniks ne feront de l'homme le conquistador de l'espace […]. L'homme ne parviendra à prendre possession de l'espace qu'à travers les forces terrifiantes, quoiqu'empreintes de paix, de la sensibilité ». Et c'est bien en venant bousculer notre sensibilité, non pas en nous heurtant, mais plutôt en nous déroutant, en nous happant, que les vagues de Sophie Bloch, qui ne sont « ni réaliste[s], ni impossible[s] » mais plutôt sur une latitude entre la figuration et l'abstraction, viennent élargir notre champ de vision, voire notre champ d'action.

© Sophie Bloch, Abimes et sommets, 2020, 100 x 100 cm, huile sur toile

© Sophie Bloch, Abimes et sommets, 2020, 100 x 100 cm, huile sur toile

En effet, à propos de ses œuvres, Sophie Bloch parle d'espace « immersif de contemplation ». Le terme immersif interpelle. Le plus souvent, il est utilisé pour décrire des œuvres dans lesquelles le public peut entrer et avec lesquelles il peut interférer. Il est donc principalement utilisé pour décrire des installations. Mais ici, rien de tel, l’œuvre répond à cette exigence classique de la toile accrochée au mur. Alors en quoi peut-on parler d'espace immersif à propos des Outre Mer ? Il s'agit pour l'artiste de combiner deux effets. D'abord la brillance.

Elle travaille avec l'épaisseur de la matière et crée des sillons par le mouvement de sa brosse pour faire surgir la lumière de sa peinture à l'huile. La porte de l'effet miroir, avait donc déjà été brillamment ouverte par Soulages et ses Outrenoirs, véritables amas de peinture noire reflétant la lumière.

Dans son cheminement, Sophie Bloch a voulu entre-ouvrir une nouvelle porte, celle de la profondeur. Par l'incessant mouvement de la brosse, la matière est déplacée, creusée, rassemblée. Et dans son sillage, elle laisse entrevoir des parties du fond de la toile blanche, couches bien plus fines et plus claires et d'autres bien plus foncées par l'accumulation de matière. Ce qui meut l'artiste, c'est alors le mélange de ces deux effets au mouvement contraire : effet miroir dirigé vers l'extérieur du tableau, effet de profondeur vers l'intérieur. C'est de cette manière que Sophie Bloch entre-ouvre une nouvelle porte dans le royaume du sensible, à mi-chemin entre l'extérieur et l'intérieur, avec l'invitation discrète de s'y laisser immerger.

© Sophie Bloch, Au plus haut, 2018, 100 x 100 cm, huile sur toile

© Sophie Bloch, Au plus haut, 2018, 100 x 100 cm, huile sur toile

 

Emmanuelle Potiquet