À quoi ressemblerait le monde de l'art si les grands artistes avaient eu accès à Instagram ?

© Laurence de Valmy, Gustav and Adele, 2018, Acrylic on canvas

© Laurence de Valmy, Gustav and Adele, 2018, Acrylic on canvas

Voici la question que soulève Laurence de Valmy, artiste peintre française vivant aux États-Unis. Représentée par plusieurs galeries (Michele Mariaud et Azart Gallery à New-York, Kahn Gallery à Londres, Range of Arts à Honfleur et Singulart à Paris), elle est en ce moment exposée au CICA Museum de Seoul dans le cadre l'exposition « Concept 2020 ». Passionnée d'histoire de l'art, Laurence de Valmy présente des œuvres qui allient peinture et écriture. Dans sa série POSTS, projet commencé depuis fin 2016, l'artiste s’approprie de célèbres toiles principalement issues du XIXème et XXème siècles, qu'elle peint sous forme de posts Instagram. La peinture, à proprement parler, représente donc une partie de la toile à laquelle s'ajoute les dialogues et emojis composant les publications et commentaires.

L'appropriation par la peinture

La pratique de Laurence de Valmy prend forme dans un processus d'appropriation de grandes œuvres. Grâce à un travail approfondi de l'acrylique, elle parvient à reproduire à l'identique un pastel de Degas ou un dripping de Pollock, exploitant ainsi toute la polyphonie de cette matière.

L'appropriation est valorisée par le courant de l'art conceptuel et prônée par des artistes contemporains tels que Richard Prince, qui a longtemps détourné des images publicitaires et plus récemment photographié et recadré des portraits d'anonymes sur Instagram, devenant ainsi leur nouvel auteur. Ce dernier compte parmi les influences de Laurence de Valmy, mais il ne s'agit pas seulement pour elle de prendre part à l'art contemporain conceptuel. Traditionnellement, le procédé de la copie remonte à l'apprentissage des élèves de l'Académie des Beaux-Arts qui développaient leur savoir-faire en reproduisant les toiles des grands maîtres. C'est également de cette manière que Laurence de Valmy, artiste autodidacte, a appris à peindre en commençant par le dessin, l'huile et l'aquarelle pour parvenir à l'acrylique.

© Laurence de Valmy

© Laurence de Valmy

Ses créations font état d'une vision de l'art comme un « continuum », au sein duquel chaque artiste se nourrit du travail de ses prédécesseurs et contemporains, apportant ainsi sa pierre à l'édifice. De ce point de vue, l'appropriation est donc inhérente à l'histoire de l'art. Par ce choix artistique, le créateur provoque alors dans l’œil et l'esprit du spectateur une confusion entre l'original et la copie : « il m'est parfois demandé si mes toiles sont des impressions de l'original », déclare Laurence de Valmy. Ses appropriations nous amènent ainsi à réfléchir autour de la notion d'authenticité.

 

Processus de création

Laurence de Valmy débute ses créations par une phase de recherche autour d'un artiste et d'une œuvre. Les éléments biographiques ainsi rassemblés, elle prépare la toile à l'aide d'un enduit lisse. Puis, elle définit le cadrage de l’œuvre de référence choisie afin de reproduire parfaitement une partie de celle-ci. Démarre ensuite une vraie étude de la couleur pour rendre au mieux les effets de l'original par le biais de l'acrylique. Une fois la peinture réalisée, Laurence de Valmy imprime sur la partie inférieure de la toile le texte qu'elle a imaginé : statuts et commentaires Instagram, se référant à la fois à la biographie de l'artiste et plus précisément à certaines citations ou interviews. L'exercice n'est pas sans difficulté, il s'agit de donner en quelques mots seulement une idée juste de la personnalité de l'artiste et des relations entretenues avec ses contemporains. C'est donc l'alliance de l'image peinte et du texte qui forme les œuvres de Laurence de Valmy dans sa série POSTS. Cet ensemble est, pour finir, harmonisé grâce à un vernis brillant qui recouvre l'entièreté de la surface. Face à ses toiles, la brillance du vernis rappelle alors nos écrans de smartphone sur lesquels défilent nos fils Instagram.

© Laurence de Valmy, David's Bigger Splash, 2018, Acrylic on canvas

© Laurence de Valmy, David's Bigger Splash, 2018, Acrylic on canvas

© Laurence de Valmy, Vincent Starry night, 2017, Acrylic on canvas

© Laurence de Valmy, Vincent Starry night, 2017, Acrylic on canvas

Du récit virtuel

A travers ses œuvres, véritables posts Instagram peints, Laurence de Valmy vise à « partager une histoire en interpellant le spectateur avec le visuel d'Instagram qui sert de cadre ». Ce point est primordial pour l'artiste qui se considère avant tout comme une conteuse d'histoires. Dans la série POSTS, elle fait ainsi dialoguer des influences autour des grandes toiles des XIX et XXème siècles. Si Vincent Van Gogh avait posté une photo de son étude de La Nuit Etoilée, son frère Théodorus aurait pu commenter : « Good style research but you're best with true things like your irises! ». Par cet échange, l'artiste nous donne des clefs de lecture sur la relation qu'entretenait Vincent Van Gogh avec son frère qui, dans leur correspondance, l'encourageait à créer des toiles dans un style plus réaliste. Chaque référence peut être approfondie par le spectateur-lecteur dans la section : #story.behind.the.art du site de Laurence de Valmy (également disponible sur le certificat d’achat de l’œuvre). L'histoire prend ici toute son importance par rapport à la peinture. La vivacité du récit que permet l'emprunt au post Instagram est frappante. Ces bribes d'histoires, faites de quelques mots et emojis, donnent à voir l’envers du décor de grandes œuvres.

Il est tentant de rapprocher la démarche de Laurence de Valmy de celle de Nietzsche dans son ouvrage Humain, trop humain, qui s'attaque à la déconstruction du mythe de l'artiste et de la croyance en l'inspiration transcendante. Il écrit : « Les artistes ont un intérêt à ce qu'on croie aux intuitions soudaines, aux soit-disant inspirations ; comme si l'idée de l’œuvre d'art, du poème, la pensée fondamentale d'une philosophie, tombait du ciel comme un rayon de la grâce ». Précisons qu'il ne s'agit pas pour Nietzsche de dévaloriser la figure ou le talent de l'artiste, mais bien de montrer qu'il n'appartient pas à une catégorie d'homme à part et que le jugement critique allié au travail est un élément essentiel de sa création, qui est souvent caché au profit du mythe.

 

Ainsi, là où Nietzsche lève le voile sur ce point décisif de la création artistique, Laurence de Valmy met en lumière une autre face cachée de l’œuvre : les individus et échanges qui ont été déterminants dans la vie de l'artiste et par conséquent dans sa création. Avec cette démystification, qui n'est en rien une dévalorisation, Laurence de Valmy nous révèle sa vision de l'art, et plus largement de la vie, comme une multitude de destins croisés auxquels l'artiste ne fait pas exception. Il s'agit aussi pour elle de « contribuer à la reconnaissance des femmes ». Personnages souvent oubliées des grands mythes, Laurence De Valmy attire l'attention sur ces femmes du monde de l'art, artistes, modèles, collectionneuses et galeristes qui ont joué un grand rôle dans l'histoire de l'art du XIX-XXème siècles.

Les temporalités au travail dans les œuvres

L’œuvre de Laurence de Valmy nous dévoile une conception non linéaire de l'histoire de l'art, puisque son travail s'articule autour d'un jeu avec l'anachronisme, qui consiste à projeter dans le passé des catégories présentes : ici, imaginer Instagram à l'époque du XIX-XXème siècles. Ce travail des temporalités nous amène à concevoir un passé pouvant être sans cesse remis en jeu. Mais, permettant aussi de prendre du recul sur notre présent et d'apprécier la démocratisation de l'art par les réseaux sociaux. Il s'agit également de porter un éclairage particulier sur l'histoire de l'art : « ce jeu avec le temps me permet de souligner à quel point les choses sont relatives : Van Gogh a connu un succès d'estime auprès de ses pairs à la fin de sa vie mais n'était pas connu du grand public », déclare Laurence. Cet élément se traduit par un détail dans les toiles, le nombre de likes : seulement 34 pour La nuit étoilée contre, par exemple, 3 986 pour les cathédrales de Monet.

En revisitant à la fois le passé et le présent, Laurence de Valmy se place contre une conception intemporelle de l'art, à l'instar de Malraux, qui affirme en 1976 que c'est le musée qui arrache l’œuvre à son existence profane et la fait entrer dans une catégorie hors-temps en la soustrayant à son existence temporelle. Ici, l'artiste joue au contraire avec le contexte temporel de l’œuvre d'origine sans pour autant la rendre profane. Plonger ces œuvres dans le décor d'Instagram, revient à réduire l'écart entre le passé et le présent pour leur conférer une puissance toute nouvelle et permettre au spectateur d'y poser un regard neuf, plus familier et plus doux.

De tels actes de création nous rappellent que, comme le soulignait Daniel Arasse dans son ouvrage Anachroniques, à la différence de l'historien de l'art qui se doit de respecter le fil chronologique des œuvres, l'artiste lui, a tous les droits sur sa création.

© Laurence de Valmy, Claude's Cathedrals, 2017, Acrylic on canvas

© Laurence de Valmy, Claude's Cathedrals, 2017, Acrylic on canvas

 
© Laurence de Valmy, Georgia's world, 2020, Acrylic on canvas

© Laurence de Valmy, Georgia's world, 2020, Acrylic on canvas

Emmanuelle Potiquet

 

Article mis en avant par la rédaction de Art Direct & Medium