Les Araignées du Marais
Lors de la quatrième édition du festival Les Traversées du Marais qui a eu lieu le premier week-end de septembre, le Musée de la Chasse et de la Nature a invité un collectif d'artistes tricoteuses, Les Araignées du Marais pour une installation intitulée « Fil d'Ariane, fil d'Araignée ». Cet événement, à mi-chemin entre l'installation et la performance, marque le coup d'envoi de la rentrée artistique du musée.
Dès l'entrée du musée, une toile de fils noirs se déploie dans les escaliers que les visiteurs empruntent pour accéder à l'étage. On y pénètre comme on entrerait dans un grenier, craignant la poussière et les objet du passé. Sur la quasitotalité du premier étage, c'est en réalité un entremêlement de couleurs vives qui s'ouvre à nous. Les artistes ont créé un parcours de fils colorés, dans un esprit très pop, à travers les différentes salles. Ces fils tendus montrent « la voie de sortie » comme l'indiquent les tricoteuses. A l'image du fi d'Ariane qui permit à Thésée de s'échapper du labyrinthe, les fils déployés ici par les Araignées du Marais semblent inviter à la fois animaux naturalisés et spectateurs à suivre le chemin indiqué : celui de l'issue.
Les tricoteuses, qui performent en déployant des fils tout au long de l'installation, ont créé leur oeuvre en fonction du musée et des éléments qui le composent et qui peuplent les lieux. Dans l'une des salles, elles cernent de fils tombant du plafond au sol le cerf naturalisé et recouvert de sphères de verres de l'artiste japonais Kohei Nawa. L'oeuvre Pixcell-Deer de Nawa, présentée de manière temporaire au musée, mêle imagerie contemporaine, avec ces bulles vitrées qui découpent la silhouette de l'animal comme des pixels, et figure sacrée, le cerf étant un des emblèmes divins de la culture japonaise traditionnelle. En traçant ce cercle de fils autour de l'oeuvre, les Araignées renforcent la magnificience et la sacralité de l'animal.
Dans la salle des trophées, où des bustes d'animaux issus de la chasse sont exposés dans la partie supérieure de la pièce, les tricoteuses ont créé un faux plafond de fils qui obstrue la vue du spectateur. En revanche, elles ont fait le choix de laisser visible la salle d'armes, où sont exposés de nombreux fusils de collections, comme pour rappeler la violence de la traque et de la mise à mort d'un animal. Seul trône au milieu de la pièce, un entremêlement de fils blancs suspendu au lustre fait de bois de cerf, semblant représenter les esprits des victimes de cette pratique. Fils d'Ariane, fils d'Araignée rappelle les grandes toiles d'araignée de l'artiste japonaise Chiharu Shiota tissées in situ, qui pourraient alors être installées ailleurs, mais seraient complètement différentes, tout comme celle des Araignées du Marais dans le musée de la Chasse. Mais, à la différence, par exemple, de l'exposition de Shiota dans la galerie Templon en 2012, qui était réalisée dans un espace vide et neutre laissé à disposition de l'artiste, les tricoteuses ont dû, ici, créer dans cet environnement qu'est le musée de la Chasse et de la Nature, avec ses propres œuvres et codes.
La particularité de cette oeuvre réside donc dans les différents choix de mise en place de l'installation qui dessinent, de fait, le parti pris des artistes par rapport et sur le lieu d'exposition. En effet, une telle invitation à performer au Musée de la Chasse et de la Nature n'est pas anodine. Avec ses instruments de chasse, ses trophées et animaux naturalisés, mais aussi ses nombreuses représentations de la chasse et de la nature à travers les siècles, le centre d'intérêt du lieu peut parfois paraître à la fois rétrograde et désuet . Loin d'être un espace neutre, il est un territoire à conquérir.
Les tricoteuses se sont alors emparées de l'espace grâce à leurs gigantesques toiles colorées. Toutes trois issues de la formation de styliste maille du Studio Berçot, elles ont formé ce collectif à l'occasion de cette invitation. Ce qui les a réunies, c'est le désir de ne pas se servir du tricot en son sens mercantile, comme un matériau textile destiné à faire un vêtement, mais bien d'explorer la "manipulation de matière textile" comme une matière organique. Mais la maille n'est pas une matière en tant que telle, elle est une technique, celle du tricotage, qui consiste à entremêler les fils les uns dans les autres. Elle s'oppose à ce que l'on appelle « la toile », qui désigne le « chaîne et trame » fils assemblés horizontalement et verticalement par un métier à tisser. La toile est donc beaucoup moins flexible et la maille, en fonction de la manière dont elle est tricotée, offre de nombreuses possibilités en termes de souplesse. C'est donc bien pour ses potentialités sculpturales que les artistes ont choisi ce matériau pour leur installation. "C'est cette matière qui nous anime et ce fil qui nous lie", déclare une des membres du collectif.
A l'instar de Sophie Calle qui, un an auparavant, avait fait de ce territoire un lieu intime, dédié à ses proches décédés, les tricoteuses en font ici un lieu de revendication. En effet, le choix de magnifier un animal sacré, de couper court au spectacle des trophées ou encore de créer un sanctuaire au milieu des armes sont les moyens choisis par ces artistes pour s'approprier l'espace. Ce sont ces choix, qui sont les choix mêmes de l'installation en tant que telle dans ce lieu, qui font de cette oeuvre une oeuvre militante en faveur de la protection de la faune. Cette revendication est bel et bien dans l'air du temps. On peut rappeler que le même week-end et non loin du musée, se déroulait la Marche pour le Climat qui a rassemblé plus de 50 000 personnes à Paris, ou encore, la même semaine, avait lieu l'intervention à la Sorbonne de Peter Singer, philosophe anti-spéciste, dont l'ouvrage La Libération Animale a constitué un des fondements de l'idéologie véganiste et de l'éthique animale. L'idée, à travers cette invitation, était de « forcer les spectateurs à regarder différemment le musée », comme le déclare Chantal Steegmuller, Chargée du Développement des Publics au Musée. Ce projet s'inscrit parfaitement dans la ligne muséographique de ce lieu : exposer les différents rapports de l'homme à l'animal à travers les époques (cf site internet du musée).
Proposer un nouveau regard, ou plutôt perturber le regard du spectateur, c'est l'effet de ces fils tendus de part et d'autres. En découpant l'espace, les Araignées fractionnent et déséquilibrent l'espace perçu, le font basculer d'un espace désuet à un lieu de revendication. « Toujours sur le fil du rasoir » sera leur message en filigrane sur le sort écologique de la planète.
Emmanuelle Potiquet